vendredi 11 août 2017

Une Vie violente (Une Vita violenta)




Une Vie violente, sorti le 9 août sur les écrans, est le deuxième long-métrage de Thierry de Peretti, après Les Apaches en 2013 ; cette fois-ci, il est encore question de la Corse (plus tout à fait la même toutefois : on est à Bastia et plus dans l’extrême-sud de l’île, comme dans le premier film) et de la violence, mais l’ambition est plus ample, comme le cadre de l’écran qui s’est élargi (Les Apaches était tourné en format 4/3). 
La dimension politique qui était à peine effleurée dans le premier film prend dans celui-ci une place prépondérante : le spectateur se retrouve plongé au cœur des années quatre-vingt dix, qui ont vu les différentes tendances (certains diront les différents clans) du mouvement nationaliste se déchirer et s’entretuer, avec parfois une limite bien difficile à discerner entre la revendication politique et le banditisme pur et simple. On retrouve d’ailleurs cette confusion dans la forme du film où les pistes sont souvent brouillées, le spectateur ayant parfois du mal à saisir les motivations des personnages, surtout s’il relâche un moment son attention, mais ce brouillage reflète surtout la perte de repères et la dérive des jeunes militants (et de leurs chefs) que l’on voit sur l’écran. 
Le titre est bien sûr emprunté à Pasolini, l’une des inspirations majeures du cinéma de Thierry de Peretti, comme l’on pouvait déjà s’en apercevoir à la vision des Apaches, mais cette parenté n’a rien de littéral, c’est plutôt dans l’esprit que l’on peut trouver des passerelles avec l’œuvre du maître italien, en particulier dans la confrontation entre une modernité aveuglante et déstabilisante et la persistance de repères archaïques très forts, issus d’une ruralité encore très présente en Corse.





Une vie violente est construit autour d'un long flash-back central, qui va nous permettre de suivre la trajectoire chaotique d’un jeune étudiant, Stéphane, issu de la bonne bourgeoisie bastiaise (sa mère est notaire, et elle l’a élevé seule), que l’on découvre d’abord à Paris en 2001, avant qu’il ne retourne en Corse pour assister aux funérailles de Christophe, l’un de ses plus proches amis, victime d’un attentat ; on va alors remonter quelques années en arrière, au moment où Stéphane, peu politisé, va accepter de cacher des armes pour aider un ami, ce qui va lui valoir d’être arrêté et de se retrouver en prison, où il va rencontrer un militant plus âgé, François, qui va devenir un mentor politique (il lui fait lire Frantz Fanon, et les théoriciens de la lutte contre le colonialisme, alors qu’il était au départ plutôt porté sur la littérature, on le voit par exemple plongé dans Les Démons de Dostoïevski) et peut-être aussi une sorte de père de substitution. 
Tous ces passages dans la prison peuvent évoquer le film de Jacques Audiard Un prophète, et on pourrait d’ailleurs penser aujourd’hui en les voyant à la question de la "radicalisation" qui est au cœur de la problématique du terrorisme djihadiste, mais les deux situations sont évidemment très différentes, et le rapprochement ne doit pas être poussé trop loin. En sortant de prison, il va donc suivre François dans le mouvement clandestin qu’il a créé avec son ami Marc-Antoine pour s’opposer à ce qu’il considère comme les dérives de ses anciens frères d’armes. Stéphane engage alors ses amis, originellement plutôt versés dans le petit banditisme, à les rejoindre, et très vite, on va assister à l’engrenage d’une violence de plus en plus déchaînée, sur le principe de la loi du talion. 
Le scénario du film est en prise directe avec les événements réels de cette époque : la création d’Armata Corsa par François Santoni et Jean-Michel Rossi, que l’on reconnaît facilement derrière les personnages de François et Marc-Antoine, les nuits bleues, l’impôt révolutionnaire, porte ouverte à la justification du racket et à la dérive vers le banditisme, les règlements de compte entre factions rivales, les collusions entre les nationalistes purs et durs et les représentants de l’État (c'est l’époque des fameux "accords de Matignon", et il y a une scène très drôle où l’on voit la femme du maire de Paris (l'inénarrable Xavière Tiberi dans la réalité) tenir à tout prix à se faire prendre en photo dans un grand restaurant parisien en compagnie du sulfureux chef nationaliste Marc-Antoine, envers qui elle multiplie les manifestations d’affection), l’assassinat de François lors d’une fête de mariage, comme ce fut le cas pour Santoni...




Tout cela est représenté, et pourtant Une Vie violente n’est pas seulement une chronique de cette époque et pas du tout un film "engagé" défendant une thèse ! C’est une œuvre beaucoup plus singulière et beaucoup plus universelle ; elle tire d’abord son originalité d’un filmage nerveux, toujours très près des corps des acteurs (alors que les scènes de violence sont filmées de beaucoup plus loin, évitant ainsi tout effet de complaisance), avec la plupart du temps des plans-séquences qui permettent aux acteurs d’exister formidablement sur l’écran en développant des scènes ou des conversations que l’on croirait improvisées tant elles paraissent vraies et spontanées. On parle en effet beaucoup dans ce film, et cette ivresse du verbe (à laquelle correspond l'ivresse des armes à feu et de la volonté de puissance qu'elles représentent) est une constante de la personnalité de ces militants corses qui ne s’aperçoivent même plus du gouffre qui se creuse entre leurs aspirations identitaires, leurs convictions idéologiques et la réalité de plus en plus sordide de leurs actions.




Stéphane, le héros (ou anti-héros) du film est d’ailleurs emblématique de ce décalage : il semble toujours à côté du réel auquel pourtant il participe ; les valeurs qui le font agir (l’amour de sa terre, le sens de l’amitié et d’une certaine fraternité dans la lutte) sont très ancrées en lui, mais il ne fait rien pour arrêter la spirale mortifère dans laquelle il s’est engagé, avec candeur et détermination tout à la fois. Tous les acteurs du film (pour la plupart des amateurs choisis sur castings) sont magnifiques, mais Jean Michelangeli, qui n’est pas non plus un acteur professionnel, se révèle particulièrement remarquable : il donne à ce personnage complexe une force intérieure et une grâce qui frappent le spectateur (j’ai pensé souvent en le voyant à Christian Patey, le "modèle" bressonien de L’Argent, le dernier film du maître : il y a entre eux une proximité physique, mais surtout le même détachement, la même capacité à être à la fois ailleurs et incroyablement présent dans le plan) ; ce qu'il fait est vraiment très fort !





Le film rejoint aussi l’universel par la façon dont tous les thèmes qu’il aborde sont traités : cette intrigue puisée dans la réalité parfois la plus triviale rejoint en fait la tragédie la plus archaïque, avec ces frères qui s’entretuent (on pense à Goodfellas, par exemple dans la scène du café où il est question d'une dette à rembourser, mais aussi aux affrontements fratricides de La Notte di San Lorenzo des Taviani), ces personnages sur lesquels pèse un fatum qui va les écraser et les détruire. Il y a même une évocation des Parques dans un hallucinant plan fixe de plusieurs minutes vers la fin du film, où la mère de Stéphane va se retrouver dans une tablée de femmes proches des ennemis de son fils, et dont elle espère obtenir la protection ; or, ces dernières, occupées à déchiqueter tranquillement des langoustes, vont multiplier les sarcasmes, les allusions, les moqueries, complètement insensibles à la détresse de celle qui est venue les implorer : elles la renvoient impitoyablement à la loi du sang et du destin, avec la même insensibilité et le même cynisme que mettaient leurs époux ou leurs amants à accomplir leurs règlements de comptes. 
On est loin ici de la Corse des cartes postales, et au cœur d’une vérité humaine qui glace le sang. Pourtant, et le paradoxe est beaucoup moins évident quand on a vu le film, Une Vie violente n’est pas un film sordide ou désespéré ; il y règne une jubilation et une grâce dans le filmage que l’on ne retrouve pas souvent aujourd’hui au cinéma. La vie y triomphe finalement, et la force de l’art, comme dans ce long travelling final où l’on suit Stéphane tandis qu'il arpente les rues de Bastia : on devine sous son tee-shirt la forme du gilet pare-balles qu’il porte, mais il paraît tranquille, presque serein ; il marche seul dans le soleil et plus rien ne semble compter pour lui que cette vérité ultime : là, maintenant, que ce soit pour quelques minutes encore ou pour l’éternité, il est vivant...




Les dernières lignes du roman de Pasolini, Una vita violenta

(Traduction personnelle : "Mais puisqu'il fallait mourir, il avait décidé que ce serait dans son lit : et dans les circonstances actuelles, on lui donna très facilement la permission de retourner à la maison. C'était une belle journée, très douce, vers la fin septembre, le soleil brillait dans un ciel immaculé, et les gens bavardaient ou chantaient dans les rues aux immeubles neufs.
Quand Tommaso se retrouva dans son petit lit, il lui sembla qu'il se sentait mieux. En fin de compte, l'heure de l'extrême-onction n'était pas encore venue ; depuis quelques heures la toux avait cessé, et il avait même réclamé à sa mère un peu de ce vin de Marsala que lui avait apporté Irène. Mais ensuite, avec la tombée de la nuit, il se sentit de plus en plus mal : il se remit à vomir du sang, il toussa, toussa sans pouvoir reprendre son souffle, et adieu Tommaso.")


La page Facebook du film







9 commentaires:

  1. La Corse... fascinante terre de mémoire... Histoires complexes, tragiques, violentes, mêlant l'intime à la tragédie grecque, à la mythologie. Vous me donnez envie de voir ce film choral de Thierry de Peretti.
    Mon île de beauté... Il me faudra, en sortant du cinéma, me laver de cette violence dans les beaux écrits d'Angèle Paoli dont vous faites mémoire sur ce blog.
    Et de l'Italie, si proche de La Corse... Avez-vous ouvert "Italie Fabulae" ? "Le temps s'est arrêté. allongée sur un banc de pierre, elle se laisse gagner par un sommeil nonchalant. Nul désir en elle d'opposer la moindre résistance. Elle a tout juste le temps d'entrapercevoir les courbes félines et racées d'un..."

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    1. J'ai bien noté le livre d'Angèle Paoli et il figure sur ma liste de lectures pour les prochains mois !

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  2. A Bastia, en avril dernier, une exposition révélait un autre côté obscur de la Corse : "Mazzeru". Quelques planches de l'album de Jules Stromboni étaient accrochées au mur d'une petite salle. Magie et incertitude, écoute d'un monde invisible, ligne de partage entre le réel et l'inconscient, poésie... Le mazzeru rêvait souvent de traques archaïques avec couteau ou pierre, rêves prémonitoires.... On dit qu'il portait la mort, que c'était un chasseur d'âmes, un messager funeste. Marie Ferranti dans Chasse de nuit évoque la vie des villages corses au siècle dernier, et ces mazzeri : " En Corse on ne dit pas "D'où es-tu ?" mais "De qui es-tu ?", comme en latin, l'origine familiale est étroitement liée à un lieu. On vit entre soi, constamment avec le regard de l'autre. Les Corses rêvent d'anonymat, mais très vite lorsqu'ils s'installent dans de grandes villes, ils souffrent d'isolement ; le regard, c'est aussi l'attention que l'on se porte. sans cette insularité dans l'insularité, le mazzeru n'aurait pas pu exister.(...) Sauvage, irrationnel, celui qui inspirait la crainte et rappelait à chacun l'existence d'un ordre supérieur..."
    Une autre expression de l'ensauvagement...

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  3. Emmanuel,
    je sors du cinéma. J'ai détesté ce film. Que des hommes bruyants qui se tuent, crient, se castagnent ! Tout cela dans le quartier de Bastia nommé Lupinu. Et ma belle Corse, et les femmes, et la parfum du maquis, et le soir sur le port de Bastia, et les jolies façades ocre-rose, et les volets en bois, et les petites rues et escaliers à l'ombre de l'été... Et les cascades, et les fleurs sauvages. Ici, huis-clos de tchatche et de meurtres. Les couples vus sont des couples de veuves en puissance !
    Les femmes attablées, loin des hommes (ça ne se mélange guère) ne savent que dire : "C'est la règle... le sang... s'il reste il va mourir...".
    Quelle horreur ! De plus la musique techno me cassait les oreilles ! un ridicule petit morceau de chant corse. Même pas une cabrette. Eh bien, je préfère la poésie sensuelle et douce d'Angèle paoli. Ces hommes sont tous fous !

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    1. Christiane, je suis désolé d'avoir (indirectement !) gâché votre après-midi, mais mon petit billet était bien clair sur le sens du film et l'angle de vue adopté : la violence politique (mêlée aux affaires de droit commun) et les règlements de comptes entre factions nationalistes dans les années 90.

      Malheureusement, c'est aussi un aspect de la vie en Corse ces trente dernières années, et c'est ce que montre le film impitoyable de Thierry de Peretti ; c'est un peu le Naples de Rosi dans "Main basse sur la ville" ou dans le "Gomorra" de Matteo Garrone, qui eux non plus ne montrent pas le charme de la grande cité méditerranéenne, qui est pourtant bien présent quand on la visite ! La tchatche, le machisme, la violence, c'est aussi un aspect de la Corse et c'est celui-là que montre le film...

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    2. Mais vous n'avez rien gâché, Emmanuel. J'avais envie de voir ce film. Mais cette violence, cette mort sans fin, partout dans l'île et tout ce bruit, c'est épuisant même si effectivement c'est une réalité bien connue. Très beau dernier plan de ce jeune homme qui marche vers la mort, lucide. Thierry de Peretti dit dans un entretien que "les derniers jours de la vie d'un jeune militant nationaliste qui s'appelait Nicolas Montigny" l'ont inspiré. Il s'est rappelé "sa photo dans le journal le jour de sa mort. L'article assez dur ne correspondait pas à l'image du jeune homme, avec ses lunettes et sa petite barbe rousse d'étudiant révolutionnaire russe du début du XXe siècle. Il avait beaucoup de charme, quelque chose de très moderne dans le regard, il lui faisait penser à ses amis. Il a d'abord écrit un film qui se concentrait sur les derniers jours de sa vie puis il a adopté un flash-back assez impressionniste où on le verrait avec ses amis car c'est aussi un film de jeunes gens", comme "Voyage au bout de l'enfer" de Michael Cimino. Puis tous les flash-back sont devenus le corps du film".
      Quand je dis que j'ai détesté le film, il faut comprendre que ce sont ces morts absurdes et cruelles que j'ai détestées pas le travail magnifique de l'Ajaccien Thierry de Peretti. (L'entretien est mené par Juliette Reitzer pour une revue de cinema "Bobines", trouvée à l'entrée de la salle).
      Pour la musique il dit dans le même entretien "qu'il a grandi en écoutant la même musique que les gens de sa génération, en allant voir au cinéma les films de Wes Craven". Que "Stephane est un jeune homme de son temps, qu'il écoute l'album de "Ma 6-té va crac-ker" et de l'électro".

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  4. Je relis votre billet. Il me faut du temps pour y retourner après le choc du film. Je n'avais pas songé à l'idée des Moires dans ce repas féminin. C'est excellent, vraiment. Elles sont effectivement la personnification du destin. Un peu comme les mazerri.
    (S'il y a trop de commentaires, vous pouvez en effacer !)

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    1. Mais non, il n'y a pas trop de commentaires ! Les blogs sont faits aussi pour ouvrir des discussions ; ce que vous écrivez est fort intéressant et je vous lis toujours avec intérêt. Les seuls commentaires que j'efface sont ceux que l'on appelle des "spams", (ou éventuellement des messages à caractère injurieux, mais je crois bien n'en avoir encore jamais eu ici, fort heureusement) et les vôtres n’entrent pas du tout dans cette catégorie !

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    2. Oui, ce film m'a tenue en apnée et j'avais besoin d'exprimer mon ressenti. Votre billet, relu, met à distance et offre une autre façon de l'aborder, c'est très intéressant.
      Une autre violence : les incendies en Corse attisés par le vent. Sont-ils accidentels ou portent-ils aussi la trace de règlements de comptes terribles ?

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